Coulisses Ethiopiennes

LES COULISSES

La tension est palpable derrière le rideau. Petit à petit elle prend la place des sourires habituellement présents sur les visages. Les regards s’intensifient, ils ne sont plus tournés vers l’environnement extérieur. Ils deviennent introspectifs. Les corps sont tendus. Chacun essaie de les assouplir pour retrouver un calme intérieur et les préparer à l’exploit physique qu’ils devront accomplir sur la piste tout à l’heure. Le festival  officiel n’a pas encore commencé. Et pourtant un artiste imprévu vient de s’annoncer. Sans que personne ne lui ai demandé, il  tamise la lumière, il fait résonner sa musique. L’orage se donne en spectacle. Il dramatise le moment, électrise davantage l’atmosphère. Tout le monde s’est abrité sous le chapiteau, bien plus tôt que prévue. Toutes les places assises sont pourvues. La foule vient de devenir public, en attente du spectacle. Celui-ci va devoir commencer avant l’heure annoncée en réponse au numéro du mauvais temps.  Il paraît que le temps est incompressible. Mais pas ici, pas maintenant. C’est le plus important festival de cirque de tout le continent africain et son entrée sur la piste se doit de répondre aux attentes.

Dans les coulisses, la fourmilière s’active. Chacun connaît son rôle pour que tout soit prêt au pied levé. Comme s’il était mécontent de cette pirouette d’efficacité, l’orage tente une dernière figure et lance une bourrasque. Acrobatie réussit. Le barnum des backstages cède sous le souffle. La toile s’est à moitié envolée. Cette toile devenue voile, ne joue plus son rôle. Les artistes et leurs matériels sont sous pluie battante à présent.
En moins de deux, des tables s’empilent les unes sur les autres. Les équilibristes grimpent cet échafaudage de fortune, qu’ils édifient au fur à mesure de l’ascension, pour soigner le barnum blessé.  Les funambules, avec leur balancier s’improvisent dompteur de fauve pour que cette voile sauvage redevienne toile d’usage. Les techniciens doublent les cordages. A peine la bourrasque passée que les coulisses sont déjà remis sur pied.
Chorégraphie parfaite. Coup de tonnerre, le rideau s’ouvre. Le festival a commencé.

L’ECOLE

Anwar nous a sorti de la ville. L’état d’urgence avait été déclaré. Trois semaines plus tôt le premier ministre avait démissionné suite à la montée des tensions dans le pays. Les routes menant à la capitale étaient coupées. Les habitants d’Addis Ababa faisaient des provisions au cas où la situation durerait et que la nourriture peine à être acheminée jusqu’à la capitale. Après l’intensité de l’African Circus Festival, le plus important festival de cirque d’Afrique, nous voulions profiter d’être en Ethiopie pour voir autre chose que la plus grosse ville du pays. Nous souhaitions aller dans l’Est, mais la situation était compliquée.
Les bus pour s’y rendre étaient arrêtés en chemin puis brûlés au bord de la route par les manifestants en désaccord avec le gouvernement. Nous nous rendions plusieurs jours de suite au bureau de la compagnie de bus pour connaître l’état de la situation. Nous avions finalement trouvé un départ pour le lendemain matin aux aurores. Après une courte nuit, nous étions dans le bus, les soutes et les sièges étaient pleins à craquer, le moteur démarré, prêt à partir. Le chauffeur fermait la porte du bus lorsqu’un  collègue le stoppa pour l’informer que le départ était annulé. Les routes sont de nouveau coupées.

Le lendemain nous essayons de partir vers le sud cette fois-ci, en prenant des taxis collectifs. Le prix avait subitement triplé. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il n’y avait pas d’autre moyen de quitter la ville et gonfler les prix en voyant une bande de jeunes européens était trop tentant, voire même obligatoire. Nous commencions à nous résigner à l’idée soit de rester à Addis soit de payer le prix fort vers le sud. Quand soudain mon téléphone sonne. C’est Anwar, le directeur de l’école de cirque de Dire Dawa. J’en avais même oublié que je lui avais envoyé un message la veille. Nous avions sympathisé pendant le festival. Cela faisait 10 jours qu’on se croisait pendant les repas, les ateliers, les soirées, les répétitions, dans les coulisses. Le soir de la clôture Il m’avait donné son contact pour que je lui envoie des photos que j’avais prises de sa compagnie.

-Mathieu, il y a un bus qui part dans 20 minutes de Mesquel square pour Dire Dawa. On le prend avec toute la troupe. Ça t’intéresse ?-Génial Anwar! Attends une seconde, il faut que j’en parle aux autres.

-Vous êtes combien ?

-Quatres...C’est bon Anwar on vient.

-Vous êtes loin ?
-Oui un peu, ça va être juste, mais on devrait arriver pile pour le départ !
-Ok je vous achète vos billets. Mais soyez à l’heure ! 

On était à 30 minutes de Mesquel square à pied, mais en taxi on arriverait à temps sans problème. On se dirige vers la grande avenue pour en attraper un. Impossible, il y a des embouteillages partout, les voitures sont à l’arrêt, on ne sera jamais à l’heure. On décide de courir! Le trottoir est blindé. On se faufile à vive allure entre les voitures, on plonge dans les carrefours engorgés, on esquive les scooters chinois tout en supportant le poids de nos sacs qui ne nous aident pas à accélérer le pas. On ralentit lorsque l’on passe à côté d’une voiture sur laquelle est inscrite police. Cela nous permet de reprendre notre souffle. Une fois la voiture dépassée, on accélère. On voit Mesquel square. Arriver à cette place en courant me fait sourire. C’est le lieu de course par excellence. Tous les matins les joggers et les célèbres marathoniens Éthiopiens s’entraînent autour de la place.

La vraie course à pied, pas celle que nous essayons tant bien que mal de remporter. Anwar me rappelle, c’est l’heure du départ ! On voit le bus de l’autre côté de la place. Je décroche entre deux foulées. Il nous voit. On arrive. On monte dans le bus. Le bus part. « Merci Anwar »Le trajet pour Dire Dawa était agréable. J’étais avec trois autres bénévoles rencontrés lors du festival, tous italiens, avec qui nous partagions un quotidien chargé de travail et d’émotions depuis deux semaines maintenant.Nous traversions une partie du pays plutôt sèche. Les fenêtres du bus laissaient voir une charmante zone semi-désertique, parfois un chameau, parfois un lac, parfois un village, parfois un bus brûlé. En plus de la découverte d’un paysage nouveau devant nos yeux, le voyage était agrémenté de khat que nous avaient offert d’autres passagers. Cette plante locale, un peu amer lorsqu’on la mâche, procure un effet énergétique et euphorisant proche de la Coca. Malgré le paysage et le khat le trajet commençait à être long. Peut-être que les amortisseurs du bus nous transmettaient leur fatigue en grimpant ces montagnes davantage peuplées que la plaine aride qu’on venait de traverser.

Dire Dawa est une douce ville proche de Djibouti et de la Somalie. Elle était le centre névralgique de l’ancienne et légendaire ligne de train Addis-Djibouti construite par la France au début des années 1900. Dans la rue, il n’est pas rare de se faire interpeller en français par les anciens cheminots vivant encore pour beaucoup, dans les wagons abandonnés de l’ancienne gare. Même si la ville a perdu de son dynamisme depuis qu’une ligne chinoise a été récemment construite, traçant au large dans le désert, elle reste toujours, par sa taille, la deuxième agglomération éthiopienne. J’avais rendez-vous avec Anwar en fin de journée pour lui remettre les photos du festival.

L’école de cirque, en plein centre-ville, se situe dans l’ancienne salle du conseil municipale, c’est pourquoi il y a ces fresques représentant le peuple Ethiopien sur les murs. Maintenant le conseil municipal a investi un bâtiment fraîchement construit, mais il y a quelques années, le cirque et le conseil municipale partageaient le même espace. Deux activités pas si éloignées si l’on considère que la politique nécessite quelques notions de mise en scène, d’acrobaties verbales, de costumes, de prises de risque sans filet, de citoyens-spectateurs. Je devais seulement passer rapidement à l’école. A l’intérieur l’ambiance était surprenante, une sorte de théâtre vivant improvisé. Le décor et la lumière mettaient en scène naturellement toute la troupe à leur insu. Finalement, j’y suis resté plusieurs heures, jusqu’à la fin de l’entraînement. Jusqu’à la fin du spectacle.

SUR LE FIL

D’un côté l’amusement, la découverte
De l’autre l’engagement, devenir un athlète

L’école attire beaucoup de jeunes, dû à sa gratuité
Certains habitent sur les rives de la Dechatu
D’autres, faute de chance, ont grandi dans la rue
Mais pour tous, le cirque est un moyen de s’évader

L’un, nonchalant, s’amusera avec ses amis
L’autre, oubliant son handicap, prendra confiance en lui
Elle, persévérant, grâce aux tournées, verra du pays
Ensemble, ils apprendront à être une compagnie

Développer ses performances individuelles
Être le rouage d’un groupe fusionnel
Devant un public de profanes, d’inconditionnels
Pour qu’une fois sur la piste, la magie étincelle.

Exposition / Exhibition

Solo exhibition

2019  -  Coulisses Ethiopiennes Le Plus Petit Cirque du Monde (PPCM), Bagneux, France
2018  -  Coulisses Ethiopiennes La Fonderie, artistique and cultural space, Montreuil, France

Group exhibition

2019  -  Coulisses Ethiopiennes, Les Grands Voisins, Le mois de la photo, exhibition Communions Paris, France

2018  -  Coulisses Ethiopiennes, Mini art Fest#8, International Contemporary Circus Festival, Sofia, Bulgarie

Publication

2019  -  IMMERSION, autoproduction, livre photo, 100 pages, septembre 2019,  France

Mathieu Grosche Designer Explorer