Jour 0

Jour 0, sortie du confinement. Un jour tant espéré par beaucoup, le jour de la liberté. Nous avions oublié de croire qu’une vie non confinée était encore envisageable. Et à ce moment même l’espoir reprend. Le Grand Leader nous fait la surprise de cette allocution inattendue. Il vient de dire ‘’Le confinement touche à sa fin.’’

La crise du virus avait duré un peu plus d’un an avec au total neuf mois de confinementsen trois périodes. La première période d’un mois avait été vue comme un moment de réflexion par beaucoup de personnes, un moyen de se recentrer, se reposer, prendre du temps pour soi et les siens. Au bout d’un mois la pandémie était finie sur le Continent d’Or. Les vaccins n’étaient pas encore prêts, mais ils étaient sur le point d’être finalisés, une question d’une ou deux semaines. Le temps d’incubation était dépassé, il n’y avait plus de nouveaux cas et l’activité économique devait reprendre. Il y eut une vraie liesse populaire à l’annonce de la fin du confinement. C’était la fête partout, tout le monde s’embrassait heureux de pouvoir à nouveau entrer en contact avec les autres. Le printemps et le soleil étaient également au rendez-vous, complices de cette joie qui se propageait dans les espaces publics extérieurs délaissés depuis quelques semaines.
Mais cette victoire ne fut finalement qu’une courte trêve. Dix jours après cette libération, de nouveaux cas étaient apparus touchant beaucoup de personnes en peu de temps. Cette reprise de contamination fulgurante était due aux nombreuses fêtes collectives de retrouvailles. Le virus était endormi et son temps d’incubation s’était avéré finalement beaucoup plus long que ce que les scientifiques avaient cru déceler.
La Colif-79, maladie causée par le virus, nous frappait au cœur même de notre spécificité d’espèce, notre force, celle d’être une espèce sociale. Elle nous empêchait d’entrer en contact avec nos proches, d’interagir physiquement. Nous étions dans l’ère des ‘’co’’. Nous travaillions en co-working, nous habitions en co-location, nous nous déplacions en co-voiturage, et maintenant nous disparaissions en Colif-79, triste ironie du sort.

Le retour en confinement a été décrété immédiatement avec beaucoup moins d’hésitation que pour la première période de confinement et beaucoup plus de rigueur de la part du Grand Leader. Une rigueur qui lui a valu l’admiration de toute la population nationale et internationale. Cette fois, l’économie et les lobbys n’avaient plus leur mot à dire, seul comptait la santé et sauver le plus de vies possibles. Pour beaucoup d’analystes, cette décision et cette affirmation de la part du Grand Leader était l’événement déclencheur d’une prise de conscience collective jusque-là inimaginable. On venait d’assister à la séparation de l’état et de l’économie. Tout comme à une époque, il était impensable que l’État et l’Église puissent être dissociés. Le pouvoir, dans l’imaginaire collectif, se devait d’être de l’ordre du divin et de l’Église. Et pourtant preuve en a été faite. De même imaginer que, dans ce monde où l’économie capitaliste faisait loi, le pouvoir puisse être dissocié de l’économie et du pouvoir financier était impensable, inconcevable. Il était d’autant plus inattendu que ce tremblement de terre idéologique provienne du Grand Leader qu’il avait été placé au pouvoir par les lobbyistes défenseurs de cette économie phagocytante. Si la première période de confinement avait été surnommée ‘’la Grande Réflexion’’, la deuxième fut appelée ‘’la Révélation’’.

L’annonce de ce nouveau confinement avait été étonnement très bien reçue par la population. Celle-ci était consciente de sa nécessité et faisait davantage confiance au gouvernement du Grand Leader autant sur sa capacité à lutter contre le virus que sur l’avènement d’un jour meilleur à la sortie de cette crise. Les deux mois de ‘’Révélation’’ avaient servi de e-résidence intellectuelle mondiale sur la relation entre l’économie et la politique. Une grande partie de la population voyait la naissance d’un nouveau monde plus humaniste et écologique. D’autres, quant à eux, commençaient à voir un nouveau messie en la personne du Grand Leader.

En un mois, le virus avait été éliminé du Continent d’Or. Un vaccin avait été finalisé dans le même temps. Mais par mesure de précaution, le confinement avait été prolongé d’un autre mois, le temps de vacciner à domicile les personnes à risque. La Corne était le dernier continent touché. Après avoir subi le virus de plein fouet, il avait passé le pic de contamination depuis une semaine. Le nombre de cas diminuait au niveau mondial en même temps que la coopération internationale s’était mis en branle-bas de combat dans la production du vaccin. Mille vaccins produits à la seconde. Dans soixante-neuf jours il y aura six milliards de vaccins. Fin du deuxième confinement.

Les réunions politiques internationales allaient bon train pour tenter de mettre en place un nouveau monde. L’engouement général était similaire à une éclosion, une métamorphose. A l’échelle locale, les individus s’auto-organisaient. Ils avaient un tel besoin d’interagir et de collaborer que le nouveau monde prenait une forme participative virulente. Nous passions peu de temps à nous attrister sur ces mois douloureux. Mais aussi inattendue que fût la prise de conscience de la Révélation, le virus fit sa réapparition, mais sous un autre jour. Il avait muté comme si après avoir fait le tour du monde, il avait appris à nous connaître dans notre intimité biologique la plus profonde tout autant que dans notre diversité. Il avait appris de nos différences génétiques auprès des nombreuses populations mondiales. Ces différences génétiques qui permettent à certains de mieux résister au froid, à d’autres de pouvoir rester plus longtemps en apnée sous l’eau, d’autres à être plus adaptés à des environnements d’altitude. Il est revenu comme un boomerang qui aurait gagné en force et en vitesse lors de son retour. Nous n’étions pas prêts, nous étions encore occupés à pleurer nos morts tout en rêvant à un demain prometteur. Nous pensions que nous avions assez souffert et que nous avions eu notre quota de drame pour plusieurs décennies, comme au lendemain d’une guerre mondiale.

Troisième période de confinement, celle-ci surnommée ‘’l’Enfer’’. Le Grand Leader, de par la confiance que lui octroyait la population, avait mis le paquet. Interdiction formelle de sortir même pour faire ses courses ou se rendre à l’hôpital. C’étaient les services qui se déplaçaient à domicile. Des camions militaires de ravitaillement, les patrouilleurs, circulaient dans tout le territoire pour distribuer des rations alimentaires aux portes des immeubles une fois par semaine. Les ambulanciers venaient chercher les malades en phase critique chez eux pour éviter d’être submergés par des patients somatisant. Quant aux convoyeurs, c’étaient ceux qui se déplaçaient pour venir chercher les cadavres. La vitesse de propagation et la puissance du virus était effrayante. Le Grand Leader avait pris ces directives avec un seul but desormais, éviter l’extinction de l’espèce humaine.
À chaque nouvelle propagation du virus, à chaque nouveau confinement, le Grand Leader gagnait en confiance, en charisme, les autres Leaders des autres pays ne faisaient que répéter ses décisions. Lorsque certains Leaders prônaient des idées divergentes à celle du Grand Leader, les habitants de ces pays préféraient suivre les conseils de ce dernier plutôt que les conseils de leur propre Leader. Plus le virus gagnait en puissance, plus notre Grand Leader gagnait en puissance également, il était devenu le seul, dans l’esprit de la population mondiale, à pouvoir sauver l’humanité.

L’“Enfer” fut vraiment l’Enfer. Des familles furent décimées dans leurs appartements sans pouvoir sortir, sans que les soignants n’acceptent d’aller les chercher malades car ils avaient atteint le stade “de non retour”. Au bout de trois mois de confinement il y eut une grande vague de suicides. Pour certains, ce fut l’isolement qui les poussa à bout, pour d’autres ce fut de voir leur famille s’éteindre alors qu’eux survivaient injustement car ils étaient naturellement immunisés. Mais c’étaient eux, ceux que l’on a surnommé les “Orphelins”, les seuls survivants de familles terrassées qui furent la clé d’un antidote qui devint le salut de l’humanité.
Au quatrième mois le climat s’apaisa avec la mise au point d’un nouvel antivirus efficace. Il fallut encore cinq mois de confinement pour éradiquer le virus au niveau mondial de façon définitive. “Nous venons de traverser une crise sans précédent pour notre espèce. La moitié de la population humaine a disparu dans d’atroces conditions. La totalité de la population restante est encore en état de choc profond. C’est un nouveau  monde que nous devons construire maintenant en prenant conscience des erreurs de notre monde passé. Nous devons aller de l’avant maintenant. Le confinement touche à sa fin”. C’est ainsi que commença l’allocution surprise du Grand Leader à la fin du neuvième mois de l’“Enfer”.

Cela faisait plusieurs semaines que nous ne l’avions pas vu officiellement. Personne ne s’attendait à cette allocution. Quel soulagement d’entendre cette nouvelle.

“Au vu de la confiance que vous me portez, je saurai être votre leader pour vous conduire vers un nouveau jour. J’ai décidé de supprimer cette année du calendrier afin d’effacer ce souvenir trop difficile à porter par nous tous. Après la journée de demain, fin officielle du confinement, nous passerons donc au jour 0 du calendrier de l’année 2079, nous ne sommes plus en 2080, mais au nouveau jour de ce nouveau départ.
Tout est à reconstruire avec solidarité. Nous devons mettre en place une nouvelle façon d’agir et de coopérer pour le bien de notre espèce, des espèces animales, du monde végétal et minéral. Pour reconstruire ce nouveau monde, j’ai établi une e-liste de fonctions bénéfiques, anciennement appelées travail, à occuper sur différentes parties de notre chère planète. Mes chers congénères, pour participer activement au renouveau de ce monde, choisissez sur cette liste de coopération dans quelle fonction bénéfique vous voulez vous épanouir et dans quelle localité de notre planète bleue vous voulez vous situer. Vous avez jusqu’à demain soir pour remplir cette liste. Premier arrivé, premier servi. Et si certains ne remplissaient pas la liste, une fonction bénéfique et un territoire leur seront attribués afin de garantir la cohésion de notre civilisation.
Après-demain, les patrouilleurs vous accompagneront vers vos fonctions. Dépêchez-vous, nous devons tous être prêts pour ce premier jour du nouveau monde tant espéré, le jour 0! ‘’

Mathieu Grosche
19/03/2020

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