NOLA : No life out of there…


The lovely hell

- Sir? Vous avez choisi votre breakfast?
- Non pas encore.
- Vous voulez pas plutôt vous asseoir en face de la femme qui est seule là-bas?
- OK.

Pourquoi j’ai dit OK dans mon état. Je me retrouve en tête à tête avec cette femme et j’ai absolument pas envie de lui parler. Ni à elle, ni à personne d’autre d’ailleurs. Il est 08H00 du mat’ dans un train qui vient de quitter New Orleans pour New York. J’ai pas dormi et je suis encore saoul. Je suis saoul de cette nuit, de la nuit d’avant et de celle… Oh boy!! Je suis saoul depuis 27 nuits. C’est drôle comme les lois de la physique sont relatives en ce qui concerne l’inertie. Un train par exemple. Hmmm… Let’s say une locomotive à vapeur! Si tu lui donnes 27 pelletées de charbon à intervalle de temps régulier, en prenant soin de remettre du charbon avant que l’effet de la pelletée précédente ne se dissipe.. Hé bien la locomotive gagne en vitesse et donc en inertie. Alors que le corps humain à lui plutôt tendance à s’adapter. Tout ça pour conclure que je ne vais pas avoir une inertie d’ébriété de plusieurs jours mais que mon corps s’est habitué à boire. Il en a même besoin. C’est même lui qui boit à ma place. Ce sont mes jambes qui se déplacent au bar. C’est ma bouche qui commande une NOLA cette bière locale ou un Fireball ce doux whisky à la cannelle en fonction de ce qu’à envie de boire mon œsophage. C’est ma main qui va me dépouiller discrètement de mes derniers deniers américains enfouis dans ma poche, pour les donner au serveur. Et c’est encore elle, cette main traîtresse qui me verse ce liquide machiavélique dans ma bouche qui est de mèche, pendant que mon autre main me met la clope au bec. Bref, je suis le pantin de mon corps, je ne maîtrise plus rien Mon esprit flotte en dehors ou en dedans de ma carcasse, je ne sais pas, je ne sais plus. Je ne suis que l’esprit d’une poupée voodoo de New Orleans qui s’hara-kiri a coup de shot de Fireball, de cigarette et de nuit avec Naomi. Quelle prénom enchanteresque. En tout cas elle m’a envoûté. Encore un tour de magie noire avec son encens à la sauge… elle m’a eu. Elle nous a tous eu d’ailleurs. J’ai été le premier à tomber, faute de concurrence. Puis les autres sont arrivés et tombaient tous comme des mouches les uns après les autres. En voyant ce carnage et pour me démarquer des autres mâles Alpha, je me suis dit : “Non. Tu ne m’aura plus. Non, pas moi”. Mais la langue de Pessoa était contre cette idée. En portugais, “Non pas moi” s’écrit “Nao mi”. J’étais pris au piège. Plus je me disais “non pas moi” et plus Pessoa me poussait vers elle et me faisait sienne petit à petit. Pour ma survie il fallait que j’arrête de me débattre. Comme un nageur pris dans une baïne, ce courant qui emporte au large, il vaut mieux se laisser porter que de s’épuiser fasse à plus puissant que soi. Et puis j’ai toujours rêvé de prendre le large, alors me voila mené en bateau. Mais entièrement conscient d’être dans ce bateau. Dans l’arche de Nao mi.

Coup d’éclat. “I had a glance when I saw your writing”. Cette petite vieille femme à l’air joyeux, continue “mon mari analyse les écritures et la votre est magnifique”. I had a shock. J’ai plus l’habitude d’entendre “tu as l’écriture d’un psychopathe”. Mais je rebondi “ ce n’est pas mon écriture. Moi, je tiens seulement le stylo. C’est le train qui fait le reste.” Malgré des lignes toutes tracées, il a cette faculté d’écrire parmi les plus beaux récits.
Au moins, celle-ci m’appréciait. Pas comme la femme du breakfast qui a fait une prière lorsqu’elle m’a vu m asseoir devant elle, totalement hirsute et transpirant le Fireball. J’avais pas envie de lui parler et elle non plus, ça c’est une certitude. Ho my god ! quel petit déjeuner! Un tête a tête sans mots dire, a part maudire ce serveur qui m’a proposé de m’asseoir en face de cette femme à la poitrine défiant les lois de la pesanteur. Comment était-ce possible que des seins de cette taille puisse être aussi horizontaux. Si j’avais eu un niveau sur moi, j’aurais sans doute entamé la conversation dans le but de percer le secret de cette horizontalité mammaire hors norme. Pas un mot, pas un échange. J’ai failli franchir le cap mais je sentais que quoi que je dise aurait eu l’effet d’un allume feu. “alors mangeons en silence”, c’était l’accord tacite qu’on avait conclu. Pour une fois qu’on était d’accord. Ça faisait juste 5 minutes qu’on étaient assis face a l’autre mais ces 5 minutes paraissaient être des années. Et enfin après toutes ces années assis face a face sans se parler, on avait enfin réussi a s’entendre sur le silence. 29H de train, c’est long. J’espère rencontrer des passagers moins coincés.

En tout cas le paysage monotone est surprenant et après 10 minutes de végétation répétitive, peuvent surgir des fenêtres donnant sur le paradis. Comme ce petit marais avec des nénuphars, ou encore ce pont gigantesque, soit-disant l’un des plus longs du monde. Mon esprit, interdit du moindre mouvement par mon corps omnipotent, est tellement déconnecté qu’il m’a fallut 14 minutes de traversée pour réaliser que si de chaque cote du train il y avait de l’eau à perte de vue, ce n’était pas parce que le train flottait mais parce que nous étions sur un pont. Son jumeau, mais celui-ci pour les véhicules individuels qu’on appelle affectueusement des voitures, est une réussite en terme de ratage, d’après Naomi. Pour construire donc le fabuleux, ou le fabuler, pont le plus long du monde, les hommes avec des casques de chantier ont commencé simultanément chaque extrémité du pont pour se rejoindre au milieu. Autant les voix du seigneur sont impénétrables, autant cette voie carrossable est un accès direct au fait que l’erreur humaine peut être succulente. Une fois proche du but, les hommes en casque de chantier se sont aperçus que chaque partie du pont qui avait mis des années a être construite, car il s’agit du pont le plus long du monde…Cajun, n’allaient pas se rejoindre car elles n’étaient  pas en face l’une de l’autre. C’est pourquoi le pont le plus long du monde arbore malencontreusement un virage en plein milieu. Ô erreur que tu peux être poétique. L’erreur a ce don de pouvoir surpasser les plus grands génies. Car la poésie est à son paroxysme lorsque la volonté en est absente. Même les plus grands génies de l’absurde ne pourraient imaginer un tel pont. Seul l’erreur et l’accident, dépourvus de toute volonté humaine, peuvent créer une telle poésie. Une telle po(nt)ésie.

J’écris à tout-va sans savoir où je vais, par chance ce train guidé par ces rails suit son bonhomme de chemin, moi en son sein. Ce train je ne voulais pas le prendre. Je voulais que la magie continue, je ne voulais pas quitter la folie de la Big easy, voir de la Big crazy qu’est New Orleans. Ce train, je l’ai d’abord retardé. Trop tôt pour quitter New Orleans. Encore des choses à faire, à expérimenter. Encore une nuit à passer avec Naomi. Encore un après midi à passer nu à la piscine de ce bar qui doit certainement se transformer en lieu d’orgie lorsque les énergies sont au diapason. Ce train, je le sentais, bien avant que Naomi ne me mène en airboat, que j’allais reculer le moment où je monterais dedans. Moment synonyme de la fin de l’aventure Cajun pour moi.
Puis je l’ai pris. Il était temps de quitter New Orleans.

29H de train c’est long mais j’en ai besoin de cette transition pour revenir à la réalité du monde extérieur, à la vie. Nola, no life out of there. 29H pour se réhabituer à la fadeur. A la fadeté? A la fadesse? A la fa dieze? Alpha dieze? A celui qui vous plaît. 29H pour assimiler. Je suis une éponge qui se nourrit de l’environnement. Je m’imbibe et pas seulement de boisson. Ô que je me suis imbibé de cette ville chargée d’histoire et de musique. Les briques rouges des maisons suintent la musique. Imbibé de ces rencontres, de cette esprit sensuel qui hante le quartier bywater, de cette jeunesse en marge, libertaire et libertine, de ces swings. “Nao mi”, mais finalement si. Elle n’a omis qu’une chose, de me demander de rester. Imbibé à plus soif de ce lovely hell. Ces 29H de train je les mérite pour faire le point. Holy shite ! je dessaoule à vue d’œil. Ça confirme ma théorie sur l’inertie du corps humain. Mince, c’est l’alcool qui guidait ma plume, par chance, les rails guident toujours le train.

The crescent train
02 août 2013
Mathieu GROSCHE

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