TORREFACTION

J’avais jamais vu ce mec, j’avais même jamais entendu le son de sa voix, n’empêche qu’il me cherchait des noises. Avec son regard accusateur, intense et profond qui ne m’a pas lâché pendant les 5 heures de trajet et la façon dont il m’a bousculé en descendant du bus…Ce mec me cherche.

 

***


Je suis seul, assis, à réfléchir, à me demander ce que je fais ici. Qu’est-ce que toute cette mascarade signifie ? Ce monde est pourri, pourri de l’intérieur, pourri par l’homme. Un monde atroce, inhumain. On nous parle d’amour entre les Hommes, de paix alors que c’est la haine, la jungle, la course au pouvoir qui édictent leurs lois.
Et lui, là, il est devant moi, immobile, muet, et il n’est rien, il n’est plus rien, un sacrifié. Il vient de se faire virer pour faute professionnelle. Par l’autre lui, lui qui porte tous les attributs, de sa culture, de sa tribu...de sa culture d’entreprise. Lui qui porte toujours un complet Armani sans faux plis. Lui qui porte toujours un café à ses lèvres, comme symbole d’efficacité permanente, de productivité imperturbable. Lui qui croît être important. Lui qui croît être quelqu’un, parce qu’il gère des millions et qu’il peut virer quelqu’un d’autre par un simple claquement de doigt. Comme une sorte de sacrifice pour renforcer sa foi en la grande religion du profit économique. Mais il n’est rien.
Et moi, je suis là, seul, assis, à réfléchir dans mon bureau, à faire partie de tout ça, à faire partie d’eux. Faut que je parte, loin. Loin dans un endroit d’exotisme à l’écart de cette jungle civilisée. Une question me vient à l’esprit. Se sont-ils déjà sentis vivants ? Et moi ? Est-ce que ça m’est déjà arrivé ?
Je pars.

 

***


J’ai visité un peu la ville ou le village, je ne sais même pas comment définir ce lieu. C’est un de ces endroits qu’on appellerait village chez moi si on se référait seulement à l’aspect visuel et à la taille de l’agglomération. Alors que si on prend en compte le nombre d’habitants on arrive facilement à une ville qui, toujours chez moi, aurait au moins un bowling, un cinéma et disons une petite galerie marchande. Pour ainsi dire le minimum vital de tout pays civilisé qui se respecte. Enfin… ceci juste en considérant les êtres humains, en admettant bien sûr qu’ils aient ne serait-ce qu’un soupçon d’humanité car si l’on inclus les rongeurs, les larves, les insectes et autres espèces vivantes de tout genre, cet endroit pourrait sans problème intimider n’importe quelle ville d’Espagne et un paquet de pays satellites de l’ancien empire soviétique.
Mais faut pas que j’oublie que je suis ici pour me détendre, pour décompresser, pour évacuer le stress de ma vie d’habitant d’un des pays les puissants du monde. Faut avouer qu’ici c’est l’endroit rêvé, ça ressemble aux images qu’on peut associer à de l’exotisme. La végétation est luxuriante, la faune est composée d’espèces nouvelles pour moi. Comme ce drôle d’animal qu’on a renversé avec le bus dans un virage sur cette route de montagne, une sorte de rongeur végétarien de la taille d’un chien de taille moyenne, avec les oreilles d’une gerboise, muni d’un pelage feux et d’une queue touffue à son extrémité. D’après ce que j’ai pu comprendre des passagers, cet animal s’appellerait futua ou rutua ou quelque chose comme ça. Avec leur accent, j’avais du mal à saisir le nom exact. Les gens d’ici participent bien sûr aussi à cette vision d’un lieu idyllique. Jamais pressés, pas de montre, pas de travail…enfin si, quelque chose de similaire juste assez pour se nourrir, pour prendre part à ce fameux rituel qui tient leur société debout et pour boire de cet alcool traditionnel qui rend fou toute personne n’ayant pas grandi avec.

Quatra pistos… c’est toujours comme ça, l’argent est toujours présent pour nous ramener à la réalité, nous sortir de nos rêves, de nos songes, de nous-même. Après quelques secondes d’hébétement je lui donne donc ces quatra pistos contre cette exquise boisson, la torref, dont je ne connaîtrai jamais la composition.
D’après l’une des légendes populaires de la région, elle pourrait avoir un effet transcendental. Elle pourrait, car d’après la légende toujours, seuls les élus des dieux peuvent en ressentir les effets et cela seulement après des décennies d’entraînement, de joutes, de méditation. Je suis dans un de ces moments de bonheur, de bien-être, aussi bien physique que mental, d’insouciance, de clairvoyance…de vie. Ça doit être dû à cet ensemble, à la réunion d’éléments en ce lieu à ce moment précis. Moi, cette exquise boisson, cette terrasse de café protégée par un auvent en bois, le son d’une langue étrangère qui provient de ce vieux transistor, cette chaleur parfaite, cette lumière jaune orangée qui glisse sur la rue en terre battue et accentue les aspérités de ces maisons en bois, ces enfants qui jouent au coin du bâtiment, ce ventilateur au plafond  qui rythme le temps inlassablement. Et ce silence...Ce silence plus persistant que le bruit du transistor, plus aigu que le bruit des enfants qui jouent, plus régulier que le bruit du ventilateur, ce silence à la fois agréable et inquiétant…Le bonheur à en croire les papillonnements qui parcourent mon corps, naissant d’abord dans mon ventre pour se propager ensuite à travers mes membres et ma colonne vertébrale… A cet instant je me sens vivant. Est-ce que ça m’était déjà arrivé ?

Je suis arrivé ici durant un de ces jours consacrés à ‘‘ça’’. Mise à part les passagers du bus que je venais de quitter, il m’a fallut plusieurs heures avant de voir quelqu’un. La ville-village était déserte, tout était fermé, même les bars.
Après un certain temps de déambulation je fus attiré par du bruit provenant de l’orée de la forêt qui borde la ville. Quand j’arrivais à la source de ce bruit je fut à la fois surpris et soulagé…Je n’était pas seul comme dans un épisode de la 4° dimension, des milliers de personnes étaient là, sans doute toute la population du coin, des fraîchement nés aux bientôt morts. Tous obnubilés, voire hypnotisés par se qu’il se passait à l’intérieur du cercle délimité par des galets ,aux lignes plus pures les unes que les autres. Ils avaient un tel intérêt pour ce qu’il se passait devant eux que le seul blanc de l’assemblée que j’étais, portant un sac à doc avec lequel j’aurais pu grimper l’Everest, réussi à se frayer un chemin jusqu’à cette scène centrale, sans être même la proie du moindre regard. Je découvris alors avec émoi ce que je considérerai plus tard comme la clé de voûte de ce peuple.
 

***


Le type du bus… pourquoi était-je si vindicatif à son égard ? Sûrement à cause de la fatigue,  l’impatience d’arriver et en même temps l’inquiétude d’arriver dans cet endroit qui m’était alors inconnu.
Lui, il m’a juste regardé, peut-être par simple curiosité en essayant de comprendre qui j’étais et ce que je venais faire là, ou peut-être de la façon dont il regarde tout le monde, il est peut-être juste comme ça. Et puis il m’a bousculé comme tout les autres m’ont bousculé, impatients de rentrer chez eux. Et ici c’est normal de bousculer les autres, c’est presque leur montrer de l’affection, leur montrer qu’on est là et qu’ils sont là.
Je suis là, devant lui, je ne pensais jamais le revoir mais on se retrouve ici, seuls, face à face, dans la forêt, non loin de l’école.  On peut entendre les cris des enfants, ça doit être l’heure de la récréation.
J’ai un couteau dans la main gauche, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas d’où il vient, ce qui me surprend le plus c’est que je suis droitier. On se regarde une éternité avec un regard absent, vide, immobile. La légère brise chaude, infatigable depuis mon arrivée et sans doute depuis la nuit des temps, s’arrête comme pour marquer un temps de répit. Comme si le temps lui-même s’arrêtait…le silence… Je ne sais pas pourquoi mais je dois le faire.
Tout se passe sur un air wagnérien, sauf que l’orchestre est muet, aucun son n’émane de lui, pourtant le chef d’orchestre s’en donne à cœur joie. Il n’a qu’une baguette, dans la main gauche, avec laquelle il fait de grands gestes à répétition de plus en plus intenses.
Le plus surprenant c’est la chaleur. La chaleur du sang qui gicle sur mon visage. La chaleur qu’un foie ou qu’un cœur peut transmettre à ma peau quand je le tiens entre mes mains. La chaleur que peuvent avoir des intestins portés en collier à la manière des vahinés… Et ce silence…imperturbable. Seuls les bruits de ma lame contre ses os parviennent jusqu’à mon oreille, mais ils font pleinement partie de ce silence, ils le rythment. Je suis dans un de ces moments de bonheur, de bien-être aussi bien physique que mental, d’insouciance, de clairvoyance…de vie. Ça doit être dû à cet ensemble, la réunion d’éléments en ce lieu, à ce moment précis… A cet instant je me sens vivant. Est-ce que ça m’était déjà arrivé ?
La légère brise chaude, infatigable, reprends son cours. Les enfants semblent toujours en récréation à en croire leurs cris de joie, de jeux, d’amusement…
Il est là, devant moi, je ne pensais jamais le revoir mais on se retrouve ici, seuls. J’ai du mal à le reconnaître, comme si une force mystique lui en avait voulu, ça semble irréel. Un homme n’a pas pu faire ça.

***


Il s’agissait d’une sorte de joute, apparemment mixte puisque devant moi, à l’intérieur du cercle délimité par les galets, une femme affrontait un homme. Tout les deux vêtus de costumes traditionnels, le visage masqué. Ils s’opposaient dans un combat, avec pour seules armes le chant et la danse. Chacun avait son style : l’une la grâce, la douceur, la malice, l’autre la force, le coffre, la fourberie et ils s’affrontaient pendant des heures jusqu’à ce que l’un d’eux tombe d’épuisement.
 chant et la danse. Chacun avait son style : l’une la grâce, la douceur, la malice, l’autre la force, le coffre, la fourberie et ils s’affrontaient pendant des heures jusqu’à ce que l’un d’eux tombe d’épuisement.
Il m’a fallu assister à plusieurs combats avant d’en saisir toutes les règles et subtilités.
Je découvris d’abord que les gens pariaient énormément sur ces combats. Je pensais alors avoir compris pourquoi tout le monde y assistait avec autant de dévouement...pour l’appât du gain. Mais par la suite je pris conscience que je me trompais et découvris l’importance qu’ont ces lutteurs pour ces gens. Ils vivent dans un quartier retiré, situé sur les hauteurs de la montagne interdite aux habitants. Ils n’entrent jamais en contact avec la population. Ils sont vénérés comme des dieux avec tout le tralala : icônes, offrandes, prières, lieux de culte, portes parole…Il y a cependant un élément, tabou voire banni de leur langue, qui me reste à découvrir. C’est toujours la même expression dans leurs visages, toujours la même absence de réponse et toujours la même façon de détourner le regard et de fuir la conversation, qui revient en guise de réponse lorsque je leur pose cette question : Est-ce qu’il y a des sacrifices?…

La légère brise chaude, infatigable, poursuit son cours.

Strasbourg
12 janvier 2008
Mathieu GROSCHE

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